La Gomme magique

titre gomme magique

 

« Ne faites pas attention au désordre ! » bougonna le vieux sorcier Xire en me laissant entrer chez lui.
Les bras chargés de cartons vides, je pénétrai dans l’atelier du vieil homme et découvris que sa mise en garde n’était pas inutile.

atelier du sorcier

Les étagères croulaient sous les poudres et potions de toutes sortes, la grande table au centre de la pièce était encombrée de choses plus ou moins répugnantes que j’identifiai comme des queues de rats, des boyaux de grenouilles et de la pluie de lune, ingrédients précieux que le sorcier m’avait expliqué utiliser dans presque tous ses philtres et sortilèges. Je tâchai de me frayer un passage entre les piles de livres déraisonnablement hautes qui étaient entassées à même le sol et menaçaient de s’écrouler à tout instant.

piles de livres

Alors que je cherchais vainement du regard un endroit où poser mes cartons, le sorcier comprit mon embarras et me débarrassa de mon fardeau pour le percher en équilibre précaire sur le manteau de la cheminée…


« Merci Monsieur Elie » fis-je soulagé.

« Eh bien, ajoutai-je, je vois que vous avez commencé votre déménagement… »

J’avais appris que mon voisin, le sorcier Elie Xire, avait décidé de prendre sa retraite et partait s’installer au soleil, dans une de ces résidences réservées aux sorciers, fées et autres personnages magiques.

résidence de sorciers

Je regrettais ce départ car même s’il n’est pas toujours facile d’habiter près d’un sorcier, avec toutes les choses étranges qui s’y passent, les fumées odorantes et colorées qui s’échappent de la cheminée et des fenêtres, les bruits d’explosions et parfois des cris difficilement identifiables au milieu de la nuit, j’appréciais le vieux magicien. Sous ses manières bourrues, il cachait un cœur d’or et il m’avait plus d’une fois rendu service par ses potions mais aussi par ses conseils avisés.

Par contre, son sens du rangement laissait à désirer et je m’étais naturellement proposé, en bon voisin, de l’aider à trier ses affaires et à préparer ses cartons pour son déménagement. En voyant l’état de son atelier, j’avais quelques regrets…

- Par quoi voulez-vous commencer ? lui demandai-je.
- Mettez donc ce qui traîne sur la table dans un carton pendant que je trie par ici…

atelier


Une minuterie l’interrompit. Le sorcier se dirigea vers un coin sombre de la pièce où trônait un vieil alambic. L’appareil crachait de la vapeur et glougloutait. Dans les courbes et entrelacs compliqués du tuyau qui s’échappait de la cuve, se distillaient des essences mystérieuses qui, mélangées, sublimées, se transformaient en  une potion aux vertus magiques : cette précieuse substance était recueillie, en bout de parcours, dans une fiole aux couleurs de l’arc-en-ciel.

fiole

Le sorcier Xire souleva le flacon et goûta un peu du liquide qui s’y trouvait. Il fut pris d’une forte quinte de toux.

- Ça va aller ? demandai-je un peu inquiet sur les effets de la potion.
- Par tous les sortilèges, jura-t-il en me regardant d’un air malicieux. Voilà une eau-de-vie qui réveillerait un mort !


Il m’offrit alors d’y goûter et je crains d’avoir décliner son offre un peu froidement. D’une façon un peu absurde, j’étais vexé de m’être trompé sur la nature du breuvage et déçu de découvrir qu’un magicien pouvait s’adonner à des boissons aussi communes que l’alcool…

refus du narrateur


Je commençai à ranger les divers ingrédients qui traînaient dans l’atelier en tâchant de conserver une certaine logique : les végétaux dans un carton, les minéraux dans un autre, les éléments de nature animale dans un troisième.

Je butai en découvrant une gomme. Je ne voyais pas dans quoi la classer. A vrai dire, elle n’avait sa place nulle part si ce n’est dans un carton « fournitures de bureau ». J’interpellai le sorcier qui était occupé à entasser en vrac dans une immense malle les livres poussiéreux qui jalonnaient le sol de la salle :
- Monsieur Elie, où mettez-vous vos fournitures de bureau ?

le narrateur demande où classer la gomme

Le magicien s’approcha :
- Ah ! Vous avez retrouvé ma gomme magique ! s’exclama-t-il tout content. Je ne savais plus où je l’avais mise. Si vous saviez ! Cette gomme est certainement ma plus belle invention, une merveille d’ingéniosité.

Puis soudainement, il s’assombrit et ajouta avec de l’amertume dans la voix :
- Et la preuve la plus flagrante que les humains sont des êtres déraisonnables.

Le vieil homme glissa la gomme dans une poche de sa grande blouse bleu nuit et il s’apprêtait à retourner à ses monceaux de livres quand je l’interrompis. Il avait piqué ma curiosité et je le priai de me raconter l’histoire de cette gomme.

- Nous avons déjà bien avancé, lui dis-je pour le convaincre. Cela nous fera une pause…

Le sorcier hésita une seconde :
- Après tout, si ça vous amuse…

Puis avec un gros soupir, il commença son récit.

le sorcier commence son récit

« Je n’étais encore qu’un tout jeune sorcier quand cette histoire est arrivée et je croyais naïvement que je pouvais alléger la peine des humains. Un jour, un homme avec une main bandée est venu me voir en consultation. Je le revois comme si c’était hier… Il s’appelait Archibald et il donnait l’impression de porter toute la misère du monde sur ses épaules.

Archibald chez le sorcier

« Je lui demandai de m’expliquer ce qui l’amenait chez moi.
« Il me raconta alors sa vie. Il n’était pas né sous une bonne étoile et le sort avait été plutôt dur avec lui.

« Il était né dans un quartier pauvre, dans une famille d’ouvriers où l’argent manquait cruellement et la nourriture aussi. Il avait souvent eu à se coucher le ventre vide, faute de pain à se mettre sous la dent. Volontaire, il voulait s’en sortir et il avait étudié dur pour que sa condition change. Mais il est difficile de suivre des études poussées quand on n’a pas d’argent.

« Cependant, avec un peu d’éducation et beaucoup de ténacité, il avait réussi à échapper à la condition d’ouvrier qu’on lui avait présentée comme une fatalité durant toute son enfance et il avait trouvé une place de comptable dans une usine à chaussures. Il n’aimait pas son travail qu’il trouvait rébarbatif mais il lui permettait d’avoir une existence décente. Puis, il était tombé amoureux d’une collègue de bureau et s’était marié. Là encore, il avait joué de malchance ; la jeune fille douce et souriante qui l’avait séduit, s’était transformée en tyran domestique dès le mariage prononcé et elle le harcelait chez lui et à l’usine où elle prenait un malin plaisir à le ridiculiser devant ses collègues.

femme d'Archibald


« Pourtant, il n’était pas venu se plaindre de sa vie, me dit-il. Elle était dure mais il y était habitué et jusqu’à présent, il avait une consolation, ou plutôt une passion : la musique.

« Quand il était enfant, son grand-père qui était tzigane lui avait offert son vieux violon et lui en avait enseigné les rudiments. Depuis lors, l’instrument ne l’avait jamais quitté et la musique l’aidait à supporter sa morne existence. Il était, paraît-il, très doué et on lui avait dit à plusieurs reprises que s’il avait eu la possibilité d’étudier le solfège quand il était plus jeune et d’entrer au Conservatoire, il aurait pu être un grand violoniste…

« Quoi qu’il en soit, il supportait tout, le dur labeur, l’ennui, sa femme et même la faim à partir du moment où il pouvait s’évader au moins quelques minutes par jour dans la musique. Quand il jouait, plus rien n’existait ; il entrait dans un monde nouveau, sonore et féerique, harmonieux et parfait, qu’il créait de ses doigts.

Archibald joue du violon


« Et puis un jour, sa femme avait voulu acheter une table de jardin en bois peint qui ressemblait à celle des voisins mais était surtout plus grande et plus chère. Et elle avait tenu à l’installer au fond du jardin, là où les voisins la verraient le mieux depuis leur terrasse. Le problème, c’est que le terrain à cet endroit-là était en pente et que la table était bancale. Irritée, sa femme le somma de faire quelque chose.


« Et c’est en voulant scier les pieds de la table qu’Archibald s’était coupé la main…

Archibald se coupe la main

« La blessure était profonde et on évita de peu l’amputation. Il garda donc sa main mais perdit l’usage de ses doigts. Heureusement, avait constaté sa femme, qu’il s’agissait de la main gauche ; comme il était droitier cela ne l’empêcherait pas de continuer son travail de comptable. Mais le pauvre homme était au désespoir car il lui était désormais impossible de jouer du violon.


« Ne pouvant se résigner à un tel malheur, il fit le tour de tous les grands spécialistes et chirurgiens de la région qui lui confirmèrent, à tour de rôle, ne rien pouvoir faire pour lui.
« En dernier recours, il était venu me voir pour me supplier de l’aider à recouvrer l’usage de sa main et lui permettre de jouer à nouveau du violon qui était sa seule raison de vivre… »


Le sorcier Xire resta silencieux un instant, l’air songeur :
- Vois-tu, fit-il en me regardant droit dans les yeux, j’étais jeune à l’époque et sa détresse m’a ému. Je lui ai alors promis, foi de sorcier, qu’il rejouerait du violon.

« J’ai travaillé sans relâche, nuit et jour, pendant une semaine pour trouver la formule de ma plus belle invention… »
Précautionneusement, il sortit la gomme du fond de sa poche et me la montra fièrement. Honnêtement, je ne voyais rien d’extraordinaire à cette gomme blanche au bout un peu usé d’avoir servi.

 

La seule chose qui la distinguait d’une gomme classique était l’inscription qu’elle portait sur une de ses faces en belles lettres dorées : Sorcier Elie Xire.
- Et en quoi est-elle magique ? demandai-je d'un ton légèrement dubitatif.
- Cette gomme a le pouvoir d’effacer les erreurs…
- Comment ça ?
- Vous pouvez éliminer tous les passages de votre vie qui vous déplaisent en les écrivant sur un papier et en les effaçant avec cette gomme.
- C’est génial, m’exclamai-je, soudain intéressé.

Le sorcier me regarda curieusement. Il se racla la gorge et reprit son récit :
« Ça aurait dû être une bonne idée mais ça ne s’est pas passé comme je l’avais imaginé…
« Quand Archibald est revenu me voir, je lui ai donné la gomme en lui expliquant qu’elle allait lui permettre d’effacer le moment où il s’était coupé la main. Les choses reprendraient alors leur cours normal.

le sorcier donne la gomme a Archibald

« Il était enchanté et m’a remercié des milliers de fois en quittant mon atelier avec la gomme magique. J’étais heureux pour lui et j’attendais de ses nouvelles pour savoir si l’opération s’était bien déroulée…
« Si seulement il s’était montré raisonnable…

- Qu’a-t-il fait ? demandai-je, impatient de connaître la suite.
- Il a commencé par effacer l’accident et retrouva l’usage de sa main. Il aurait dû se contenter de ce qu’il voulait au départ, mais encouragé par ce succès, il se dit sans doute qu’il pouvait  en profiter aussi pour éliminer sa femme qui lui pourrissait l’existence.

Archibald efface sa femme

« Une fois que ce fut chose faite, il trouva d’autres détails de sa vie à effacer. "Crois-moi, me lança le sorcier comme un avertissement, quand on a commencé, il est difficile de s’arrêter… Son travail lui déplaisait alors il le gomma de son existence. Et il continua de remonter dans le temps. Il avait souffert dans son enfance et il supprima son enfance ! Il n’aimait pas sa condition de fils d’ouvriers alors il élimina ses parents…
- Et qu’est-il advenu de lui ?
- Il avait fini par effacer toute sa vie. Alors il a fallu qu’il recommence à zéro.

« Cette fois-ci, il eut des parents aristocrates qui lui enseignèrent le violon. Malheureusement, ils moururent tous les deux dans un accident de voiture alors qu’Archibald avait 10 ans. Il fut mis en pension où il fut en butte aux brimades de petits camarades. Ses biens furent mal gérés par des tuteurs malhonnêtes et il arriva à sa majorité pratiquement ruiné. Un ancien ami de la famille lui trouva néanmoins une place de clerc chez un notaire pour qu’il puisse subvenir à ses besoins, travail qui l’ennuyait prodigieusement…

« Il tomba sous le charme d’une belle demoiselle, ancienne connaissance de la famille et l’épousa. Hélas ! Cette femme était une arriviste qui pensait faire un beau mariage en épousant un aristocrate. Constatant à quel point il était dépourvu de biens, elle se vengea en lui rendant la vie impossible. La seule consolation d’Archibald dans cette nouvelle existence fut la musique et le violon…

Archibald aristocrate


- Étrange comme cette vie est semblable à l’ancienne, remarquai-je interloqué.
- En effet, confirma le vieux Xire, il n’était pas plus heureux !
- Mais pourquoi n’a-t-il pas réutilisé la gomme pour corriger sa vie ?
- Parce qu’il ne savait plus qu’elle existait… Comme il avait effacé toute son ancienne vie, il ne pouvait plus se rappeler de la gomme dans la nouvelle... En fait, c’est une femme de son ancien quartier qui a retrouvé la gomme et qui me l’a rapportée grâce au nom qui était marqué dessus. Pris d’un horrible soupçon, j’ai alors fait une enquête aux « Archives des temps passés et à venir » de la Grande Sorcellerie et j’ai découvert ce qui s’était passé.
- Vous n’avez plus jamais revu Archibald par la suite ?
- Si, le plus ironique c’est que je l’ai revu une fois… Sans se douter qu’il était déjà venu me voir dans une autre vie, il a frappé à ma porte pour me supplier de l’aider. Il m’expliqua qu’en voulant suspendre un tableau pour sa femme, il s’était écrasé la main gauche avec un marteau et qu’il ne pouvait plus jouer du violon qui était sa seule raison de vivre.


- Qu’avez-vous fait ? Vous lui avez redonné la gomme pour qu’il efface l’accident ?
- Non, fit le sorcier désabusé. Je lui ai dit qu’il fallait savoir accepter son sort et tirer le meilleur de ce que la vie nous avait donné. Et je lui ai conseillé d’apprendre à jouer du clairon. Il n’a pas vraiment apprécié mes conseils et est parti furieux de mon atelier en répandant partout le bruit que j’étais un charlatan…
- Ça, c’est trop fort. Après tout ce que vous aviez fait pour lui…

Le vieil homme haussa les épaules. Il semblait habitué à l’ingratitude des hommes…
Mes yeux se posèrent sur la gomme magique que le sorcier avait posé sur la table en parlant. Je la regardais autrement maintenant que je connaissais son histoire et son pouvoir. Songeur, je demandai au vieux Xire :
« Qu’est-ce que vous allez faire de cette gomme maintenant ? »

Qu'allez-vous faire de cette gomme maintenant ?


Le sorcier me lança un regard chargé de réprobation et reprenant lestement la gomme sur la table, il la fit disparaître dans sa poche :
« Les hommes ne sont pas assez sages pour utiliser la magie à bon escient, décréta-t-il. Peut-être le deviendront-ils un jour même si j’en doute. Mais jusque-là, nous les sorciers, nous garderons nos secrets pour nous… »


Ainsi mit-il fin à notre conversation et nous reprîmes notre rangement. J’étais un peu vexé par son jugement sur nous autres, pauvres humains, mais je devais bien reconnaître qu’au fond, il avait raison. Je suis sûr que, comme moi, vous n’êtes pas entièrement satisfaits de votre vie. Il y a inévitablement des événements que vous aimeriez effacer de votre passé.


Et je peux bien vous avouer, maintenant que mon voisin le sorcier est parti si loin, dans sa résidence des Crépuscules Enchantés à l’autre bout des mondes, que je songe avec regret à tout ce que je pourrais faire si j’avais cette gomme magique entre les mains…