Le miroir du bien

Ce conte, un peu long, a été écrit en souvenir des contes de Perrault, que j'aimais tant lire enfant...

 



Il était une fois un roi acariâtre qui rendait la vie impossible à ses sujets. Il s’emportait sans cesse et ses colères faisaient trembler le royaume tout entier. Lorsqu’il tempêtait, tous, de sa femme à ses valets, des animaux de la basse-cour aux chevaux des écuries faisaient profil bas et tentaient de se faire oublier.

 



Pourtant dans le fond, ce roi n’était pas un mauvais bougre et pouvait avoir des accès de générosité, surtout lorsqu’il voulait se faire pardonner une crise particulièrement violente… Seulement, quand on le contrariait - et il était facilement contrarié -, il se laissait submerger par une fureur incontrôlable et il valait mieux alors ne pas se trouver sur son passage.

 



Après une de ces scènes particulièrement éprouvantes pour tous (il avait découvert un moucheron dans son potage), la Reine son épouse décida qu’il fallait faire quelque chose. C’était une personne douce et réservée et elle ne voulait plus vivre dans la terreur de son mari. De plus, le courroux continuel du roi rendait tous les serviteurs et sujets si nerveux qu’ils en devenaient maladroits et perdaient tous leurs moyens. Les bêtises et les erreurs s’accumulaient et la gestion du royaume s’en ressentait.

 



La Reine alla donc rendre visite à sa marraine qui était fée et lui exposa la situation. Celle-ci, après une longue réflexion, demanda à être invitée lors de la cérémonie d’anniversaire du roi qui avait lieu quelques semaines plus tard.

 



Une grande fête fut organisée à cette occasion. Tous les sujets avaient été invités et étaient venus présenter en tremblant leurs meilleurs vœux de prospérité à leur monarque redouté. Le Roi était d’humeur moins renfrogné que de coutume ; il n’avait eu que deux accès de colère dans la journée, et encore, peu violents. On n’avait à déplorer qu’un vase cassé et une brosse à dents brisée. Les présents qui lui avaient été offerts ne lui avaient pas déplu et le long défilé s’était poursuivi calmement toute la matinée.

 



Tous étaient passés et l’heure du déjeuner venait de sonner quand la fée s’avança à son tour avec un paquet encombrant porté par deux pages.

 



Un serviteur le déballa pour le roi et l’on vit apparaître un miroir : il était tout simple sans pierres précieuses ni monture finement ouvragée comme l’exigeait la mode de l’époque. Une simple glace ovale entourée d’un liseré d’or qui pouvait paraître bien fade à un roi habitué au luxe. D’ailleurs, le Roi commençait à froncer dangereusement les sourcils en regardant son nouveau cadeau.

- Sire, dit la fée, veuillez accepter ce modeste cadeau pour votre anniversaire. Il a humble aspect mais sachez qu’il est magique.
- Vraiment ? répondit le Roi, tout de suite plus intéressé, en s’approchant du miroir que tenaient les deux pages.

 



- Mais ! Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ! Je ne me vois pas dans votre miroir ! Ou plutôt, je ne vois que mes jambes et mes oreilles ? !! A quoi sert un miroir dans lequel on ne peut se contempler ? Il ne marche pas !!
- Si, Seigneur ! Il marche ! Mais comme je vous le disais, il est magique. Ce miroir a pour particularité de ne refléter que la bonté et les belles choses.
- Que voulez-vous dire ? lança le roi furibond. Que seules mes oreilles et mes jambes sont assez bonnes pour ce miroir ! C’est une insulte que je ne saurais tolérer.

 



Et disant cela, il levait le miroir pour le briser. La fée qui avait anticipé son mouvement lui retint le bras :
- N’oubliez pas, Sire, que si vous brisez ce miroir, 7 ans de malheur s’abattront sur vous et votre royaume. Et n’essayez pas non plus de vous en débarrasser car qui rejette le présent d’une fée attire sur lui le mauvais sort.
- Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est ridicule. C’est mon anniversaire et ce présent est indigne de moi !
- Peut-être est-ce vous, Sire, qui êtes indigne de ce miroir… »

Il est heureux qu’en disant ces mots la bonne fée, usant de sa magie, disparut dans un nuage de fumée car le Roi était tellement furieux qu’il l’aurait certainement étranglée s’il avait pu l’atteindre…

 



Les jours qui suivirent, le Roi fut d’une humeur massacrante et la Reine commença à se repentir d’avoir eu recours à sa marraine ! Les choses étaient bien pires depuis son intervention.

 



Un jour que sa femme faisait son possible pour le calmer, il sembla traverser par une inspiration et il demanda à la Reine de se placer devant la glace. Le reflet de la souveraine apparut mais un peu flou et incomplet ; il lui manquait le bras gauche et la joue droite.

- Ah ! Vous non plus n’apparaissez pas en entier ! lança le Roi triomphant.
- C’est tout à fait normal, répondit la Reine avec douceur. Je ne suis pas parfaitement bonne, le miroir ne peut donc me refléter entièrement.
- Alors, pourquoi voulez-vous me donner des leçons de bonne conduite vous qui êtes imparfaite ? Je n’accepterais de leçon que de la personne qui apparaîtra dans son entier  dans ce miroir !
- Sire, ne vous emportez pas ! Nous ne savons même pas si une telle personne existe.
- Très bien ! On va le savoir ! J’exige que tous les sujets de ce royaume viennent se contempler dans ce miroir et si l’un d’eux vient à se refléter complètement, alors je jure de devenir son disciple et de suivre ses préceptes.  S’il n’existe pas de telle personne, que l’on ne me parle plus jamais de ce maudit miroir et que l’on me laisse agir à ma guise, entendez-vous !

 



Et il quitta la salle en claquant la porte. Il était assez évident qu’en disant cela, le roi, convaincu que l’on ne trouverait jamais quelqu’un d’entièrement bon en ce bas monde, voulait se rassurer et mettre un point final à toute cette affaire…

 



Cependant, dès le lendemain, l’ordre du roi fut exécuté. On demanda d’abord à la Cour, aux administrateurs du royaume et aux serviteurs du château de se présenter devant le miroir. Les résultats furent divers selon les personnes. La plupart n’apparaissaient que pour moitié d’autres presque complètement, certains presque pas du tout et le ministre des finances fut complètement transparent. Le Roi qui assistait à la cérémonie se promit de le congédier ainsi que quelques serviteurs par trop douteux…

 




Cependant personne ne se refléta complètement.

On fit alors appeler les personnes plus éloignées du château et de la ville : les seigneurs de la campagne avoisinante, puis leurs serfs et tous les sujets que comptait le royaume. Le défilé dura plusieurs jours car le royaume était vaste et peuplé.

 



Enfin, alors que tout le monde était passé et qu’il semblait ne plus y avoir d’espoir de trouver une personne entièrement bonne dans le royaume, s’avança le dernier de la file, un petit homme à l’allure fort simple.

Et, à la surprise générale, le miracle se produisit. Son reflet était complet et comme lumineux. Si la fée avait dit la vérité, il ne faisait aucun doute que cet homme était parfaitement bon.

 



Interloqué, le Roi s’approcha de lui et l’interrogea :
- Qui es-tu donc, brave homme ?
- Je m’appelle Hector l’idiot.
- Qu’est-ce que ce nom ridicule ?
- C’est ainsi que les gens me nomment, répondit timidement le petit homme.

Le conseiller du Roi se pencha alors vers le souverain et lui glissa à l’oreille :
- Il doit s’agir d’une erreur, Sire. Cet homme est bien connu. C’est l’idiot du village.

 



Fou de rage, le Roi congédia tout le monde et s’enferma dans ses appartements. Dans tout le royaume, ce n’étaient plus que rires et plaisanteries au sujet du Roi et de son nouveau conseiller Hector l’Idiot !

Le Roi aurait bien voulu oublier sa promesse de devenir le disciple de la personne apparaissant entièrement dans le miroir mais la Reine, sur les conseils de sa marraine, se chargea de lui rappeler. Et, malgré ses nombreux défauts, il se faisait un point d’honneur à tenir toujours parole. Il  ne pouvait donc se dérober et c’est la mort dans l’âme qu’il demanda à Hector l’idiot de venir à la Cour pour lui servir de maître à penser. A sa grande surprise, Hector déclina l’invitation. Il ne voulait pas quitter son village et fit savoir au souverain que s’il désirait le voir, c’était à lui de se déplacer.

 



Le Roi manqua faire un infarctus à cet acte de rébellion, lui qui était entouré de gens prêts à satisfaire le moindre de ses caprices et à lui éviter la moindre contrariété.
« Qu’on fasse mettre cet insolent au cachot ! » fut sa première phrase intelligible.

Heureusement pour l’idiot, la Reine s’interposa à cette décision et sut faire preuve de toute sa diplomatie pour faire valoir au Roi l’intérêt de cette situation.
-  Sire, il est préférable pour vous d’aller rendre visite à l’idiot plutôt que l’inverse. Ainsi, vous pourrez tenir votre promesse sans que la Cour ne soit au courant de vos entretiens… Songez que si cela est un échec (et je sais que vous pensez que ce sera un échec), personne ne le saura. Donnez-vous une semaine en sa compagnie ainsi personne ne pourra vous reprocher de manquer à votre parole. Et puis cela vous fera des vacances. Vous travaillez trop, mon ami. Quelques jours à la campagne vous seront des plus profitables…

 



Ce que la Reine ne disait pas c’est qu’elle aussi avait besoin de vacances ! Et tout le royaume avec elle. Éloigner le Roi quelques jours du trône serait un bienfait pour tous ! Certainement, cela l’aida à trouver les mots justes et son éloquence finit par convaincre le Roi qui se rendit dans le village d’Hector.

Décidé à s’acquitter de sa promesse, le Roi s’acharna à poser des questions à Hector sur les raisons de sa bonté. Il voulait lui dérober son secret au plus vite. En effet, le Roi était fort susceptible et il avait été très affecté par cette histoire de miroir. Il avait une haute opinion de lui-même et le jugement sévère d’un simple morceau de verre, fût-il magique, l’ennuyait au plus haut point. Et qu’un idiot de village réussisse l’examen là où lui, le ROI, avait échoué, c’était un comble !

Mais le pauvre Hector ne semblait pas comprendre les questions du Roi. Il le regardait avec surprise comme si ce qu’il demandait n’avait pas de sens.
Et moins il répondait, plus le Roi s’énervait.
Et plus le Roi s’énervait, moins l’idiot parlait.
Bientôt, il se réfugia dans un silence maussade et craintif.

 



Le Roi finit par comprendre qu’il ne tirerait rien de l’idiot de cette manière et il renonça complètement. Après tout, cette histoire de miroir c’était n’importe quoi. Juste une machination de sorcière pour le rendre ridicule aux yeux de ses sujets ! Tant pis, il devait tenir sa promesse et rester quelques jours au village. Il fallait espérer que la semaine passerait vite…

 



Voyant que le Roi avait décidé de le laisser en paix, Hector reprit tranquillement sa petite vie quotidienne et, comme il n’était pas rancunier, il s’évertua à faire partager ses joies à son souverain. Il l’emmena partout avec lui ; dans ses promenades dans la forêt où ses nombreux amis, les animaux, venaient le voir et quémandaient des caresses ; près de l’étang où il nourrissait les canards et autres oiseaux ; durant ses visites chez un petit garçon malade à qui il confectionnait des jouets.

Le Roi qui était au début fort bougon et qui suivait le jeune garçon de bien mauvaise grâce, commença à y trouver du plaisir. Il fut particulièrement touché quand un jeune faon vint se frotter à lui. C’était la première fois qu’un être vivant lui manifestait autant de confiance, lui qui avait plus l’habitude de chasser les bêtes sauvages et de terroriser son entourage.

 

En regardant agir Hector, il se rendait compte que le miroir n’avait pas menti et qu’il n’y avait pas une once de méchanceté chez le jeune homme… Ce qui le rendit d’autant plus furieux lorsqu’une bande de chenapans se mit à insulter l’idiot et à lui lancer des projectiles divers. Il entra dans une grande colère, attrapa deux des  garnements et leur infligea une correction dont ils se souvinrent longtemps.

 



Une fois un peu calmé, le Roi se retourna contre Hector :
- Mais quel imbécile tu fais toi aussi ! Pourquoi est-ce que tu ne te défends pas ? Ne vois-tu pas que les gens sont cruels et qu’il faut te battre ? Vois-tu seulement que ces voyous sont des vauriens ?
- Oui, ils sont méchants, acquiesça Hector.
- Alors, pourquoi te laisses-tu faire ? demanda le Roi exaspéré.
- Parce qu’ils ne comptent pas, répondit doucement Hector en s’en allant.

 




Cet incident plongea le Roi dans des abîmes de réflexion. « Je crois que j’ai compris pourquoi il réagit ainsi, songea-t-il. En fait, Hector réfléchit comme le miroir, il ne voit que ce qui est bon ! »
Même si cette façon de réagir ne lui paraissait pas la meilleure, il devait admettre que, de son côté, il se laissait trop souvent emporter par la colère, la rancœur ou la jalousie en face des actes des autres. En quelque sorte, il « réfléchissait » le mal et devenait mauvais lui-même dans ses actions…

Plongé dans ses pensées, le reste de la semaine passa très vite et c’est avec regret qu’il quitta son ami Hector pour retrouver son palais.

 



La Reine fut surprise de trouver son mari beaucoup plus calme et attentif aux autres. C’était bien la première fois depuis leur mariage qu’il l’écoutait avec attention et respect lorsqu’elle parlait !

Le Roi lui-même était étonné de son changement et lorsqu’il repassa devant le miroir, il constata qu’il pouvait voir une partie de son torse et de son visage. Et au fil du temps, il récupéra tous les morceaux de son anatomie ! On dit qu’à la fin de son règne il était complet, quoique encore un peu flou...

 



Le Roi récompensa généreusement Hector qu’il nomma son « Grand Conseiller en titre » et il administra au mieux son royaume, pour le bonheur de tous, pendant de très longues années.

MORALITE

Lorsqu'en quelque domaine, on a des facilités
On se sent supérieur et on fait le faraud.
Pourtant, sachez qu'avec de l'humilité,
On apprend même d'un idiot.

 

AUTRE MORALITE

Celui qui regarde le monde avec rancœur
Ne voit partout que méchancetés,
Mais qu'il laisse parler son cœur,
Et il en verra la beauté.